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Histoire de l'Europe Urbaine


Autore Jean-Luc Pinol
Titolo Histoire de l'Europe Urbaine.
Tome 1, De l'Antiquité au XVIIIè siècle, (Genèse des villes européennes)
Tome II, De l'Ancien régime à nos jours, (Expansion et limite d'un modèle)
Luogo Parigi
Editore Éditions du Seuil
Anno di edizione 2003
N. delle pagine Vol 1. 988 pagine, Vol 2. 906 pagine
codice ISBN Vol 1. ISBN 2-02-037620-2, Vol 2. ISBN 2-02-037625-3, Edizione completa ISBN 2-02-061293-3
Costo di copertina Vol 1. Euro 36, Vol 2. Euro 36

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Tome 1, De l'Antiquité au XVIIIè siècle, (Genèse des villes européennes)

Livre I, La ville antique, Xavier Lafon, Jean-Yves Marc, Maurice Sartre
Livre II, La ville médiévale, Patrick Boucheron, Denis Menjot
Livre III, La ville moderne, Olivier Zeller

Tome II, De l'Ancien régime à nos jours, (Expansion et limite d'un modèle)

Livre IV, La ville contemporaine jusqu'à la seconde guerre mondiale, Jean-Luc Pinol, François Walter
Livre V, La ville européenne outre-mer, Odile Goerg, Xavier Huetz de Lemps
Livre VI, La ville contemporaine de la seconde guerre mondiale à nos jours, Guy Burgel


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Pubblichiamo la recensione del Prof. Maurice Garden per gentile concessione di:
Ms. Wendy Plotkin, H-Urban Editor in Chief
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Reviewed for H-Urban by Maurice Garden emeritus professor, Ecole Normale Supérieure (Cachan), Paris

[Ed: Mr. Garden's review starts by congratulating the editor of these two volumes on the _History of Urban Europe_ from Antiquity to the present time (Jean-Luc Pinol) for being able to overcome two major difficulties in this kind of work: -- managing such a large and diverse set of sources, built mainly on monographs having different perspectives, and being able to build a model of the European city rather than only juxtaposing local and national case-studies. The two books include 1,350 bibliographical references in foreign languages; two-thirds of them are in English. They also include a large number of maps. The originality of this collective work is that it also refers to the construction of basic concepts from Antiquity ("civitas," "polis," "urbs" with reference to Fustel de Coulanges) to the Chicago School. It is not limited to European cities but also analyzes European settlements built outside of Europe. Thus the book should be of certain interest to scholars working on European cities, but also to a larger group dealing with the diffusion of urban models. -- Cynthia Ghorra-Gobin, CNRS]

Il y a plus de quarante ans, la Commission internationale pour l'histoire des villes publiait les premiers volumes de bibliographies nationales d'histoire des villes, pour l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, les pays scandinaves, la France. La Bibliographie d'Histoire des villes de France, de Philippe Dollinger et Philippe Wolff, Paris, Klincksieck, 1967, rassemblait en 749 pages 9630 références. Une remise jour actuelle en comporterait probablement plus du double, tant l'histoire des villes sous toutes ses formes est devenue une branche importante de l'histoire. Il y a plus de 20 ans, Georges Duby dirigeait l'histoire de la France urbaine au Seuil (5 volumes, plus de 3000 pages). Il y a également un peu plus de vingt ans que paraissait en France la première traduction de Die Stadt ("la ville") de Max Weber, qui donnait lieu à une réflexion de Roger Chartier, un des collaborateurs de l'histoire de la France urbaine, publiée dans Libération du 6 juillet 1982 sous le titre humoristique "Dis Max, c'est quoi une ville ?"

Aujourd'hui Jean-Luc Pinol, un des jeunes historiens qui dans les années 1980 avec Bernard Lepetit a rénové en France l'histoire urbaine ( _Le monde des villes au XIXè siècle_, Paris, Hachette 1991), a réuni autour de lui une dizaine d'auteurs pour répondre à une question triple : qu'est-ce qu'une ville ? Qu'est-ce qu'une ville européenne? Y a t il une ville européenne dans le temps long de l'histoire, depuis l'origine des premières civilisations urbaines jusqu'à aujourd'hui ?

L'équipe réunie autour de Jean-Luc Pinol a réussi à surmonter les deux difficultés majeures d'une oeuvre collective d'une telle ambition. La première consiste bien ici à dominer une documentation considérable, dispersée, inégale, constituée d'une multitude de monographies elles-mêmes souvent massives, mais écrites à des époques différentes, et relevant de problématiques divergentes. Les bibliographies qui accompagnent chacun des six livres montrent bien les écarts de connaissances d'une période l'autre, en même temps qu'elles reflètent les étapes successives de l' urbanisation. On doit également féliciter les auteurs d'avoir résolument cherché à cerner la ville européenne, et non à juxtaposer, comme cela est souvent le cas de ces synthèses multinationales, des séquences locales. Si l'on reconstruisait la carte des villes citées plus de dix fois (l'excellent index des noms de villes, des observateurs ou acteurs de la ville, et un très précis et très varié index thématique), on s'apercevrait cependant d'une différence. La carte du tome premier n'est pas celle de l'axe Londres-Milan cher aux géographes de la ville contemporaine. Elle met en avant la Méditerranée de la période antique, Méditerranée orientale de la Grèce, mais largement ouverte sur l'Asie occidentale et l'Afrique (Pergame, Antioche et Alexandrie) puis de la Grande Grèce et de l'Italie. La ville médiévale comporte une large majorité occidentale, du sud de l'Espagne au munificent urbanisme arabe (Cordoue, Grenade), aux Flandres, avec une forte présence française et l'épanouissement des villes état italiennes jusqu'au quattrocento (Florence, Gênes, Venise). Et apparaît, encore faiblement au Moyen Age, mais de façon beaucoup plus ample l'époque moderne, la ville du nord-ouest, anglaise, hollandaise mais aussi allemande, avec cette percée timide, mais nette
quand même vers l'Europe orientale et même septentrionale. Cette analyse des citations rejoint les cartes du volume lui-même, en particulier celles des soixante premières villes d'Europe en 1500, 1600, 1700, 1750 et 1800: en 1500, l'Europe méditerranéenne, essentiellement occidentale comporte 32 des 61 villes (Istanbul compris), l'Europe occidentale, rhénane et atlantique en compte 18, l'Europe centrale, orientale et septentrionale 11 avec une place relativement importante du monde slave (Moscou, Smolensk, Novgorod)

En 1700, les trois sous-ensembles ont peu changé, respectivement 28, 20 et 12 villes avec toutefois l'apparition de Dublin, Edimbourg et Stockholm. Mais en 1800, la situation est fortement modifiée : la Méditerranée ne place plus que 24 villes dans les 60 (moins 8), l'Europe occidentale et atlantique 22 (plus 4), l'Europe centrale et orientale 14 (plus 3). Les Îles britanniques représentées par la seule Londres en 1500 comporte en 1800 dix des soixante des premières villes européennes : une des grandes mutations de l'histoire urbaine,celle de la révolution industrielle se lit dans ce défilé des cartes.

La carte des villes citée dix fois ou plus dans le deuxième volume apparaîtrait beaucoup plus aérée, en même temps que mondialisée puisqu'un de ses trois livres est consacré aux villes hors d'Europe.
Mais aux 122 villes européennes du premier volume, ne correspondraient plus que 45 villes dans le deuxième volume, douze pour l'Europe méditerranéenne, sept seulement pour la France et 26 pour les Europe du Nord-ouest, du Nord, du Centre et de l'Est. Ce grand écart correspond naturellement à une différence de traitement de l'histoire urbaine. A partir du dix-neuvième siècle, elle devient plus systémique (mais Denis Menjot revendique déjà ce terme pour la ville médiévale), plus la construction et le fonctionnement de réseaux (mais l'approvisionnement de la Rome impériale, ou celui du Paris des lumières exige bien de tels réseaux, où des villes "secondaires" servent de relais entre les lieux de production et la consommation urbaine). Quand commence à se créer une réflexion sur la ville, une théorie et une pensée de la ville, autre qu'architecturale, au dix-neuvième et au vingtième siècles, on peut réduire les exemples monographiques à des illustrations de ces systèmes globalisés (mais l encore les auteurs ne versent pas dans la caricature, et il suffit de rappeler l'exemple de Jean-Claude Perrot, Genèse d'une ville moderne, Caen au XVIIIè siècle, 1974, pour comprendre la naissance et le développement dès le 18è siècle d'une véritable science de la ville, que l'on pouvait d'ailleurs présenter au
seizième siècle en Italie, ou lors de la reconstruction de la Lisbonne de Pombal après le tremblement de terre de 1755.)

A ce niveau de généralisation, félicitons enfin les auteurs pour leur volonté, dans une bibliographie nécessairement sélective, de retenir le meilleur ou le plus accessible des publications non françaises sur la ville. L'ensemble de l'ouvrage ne cite pas moins de 1350 références bibliographiques en langues étrangères, avec naturellement une forte domination de l'anglais, près des deux tiers des titres, devançant dans l'ordre l'italien, l'allemand et l'espagnol.
Chaque époque a son "étranger" de préférence, et il n'est pas étonnant que l'historiographie italienne et espagnole talonne l'anglais pour la ville médiévale, alors que l'anglais devient totalement dominateur dans l'histoire des villes coloniales (70% des titres), et plus encore de la ville contemporaine (80%). Cette domination des références en langue anglaise est renforcée par le fait que c'est le plus souvent à travers l'anglais que l'on peut atteindre la production historique de pays dont les langues sont peu pratiquées à l'extérieur, comme les pays scandinaves, le russe ou même le hollandais.

Dominer cette immensité documentaire, sortir de la juxtaposition de monographies trop nombreuses, (même si souvent excellentes), c'est bien sûr l'ambition première de cette histoire de l'Europe urbaine. Pour cela, il était nécessaire de préciser un certain nombre de concepts qui donneraient son unité à l'ensemble de l'oeuvre. Deux entrées me paraissent fondamentales, et elles sont très bien explicitées dans les quelques pages d'introduction de l'ouvrage, puis de chaque livre. Je voudrais résumer ainsi : quelle réalité recouvrent les définitions de la ville ? Mais quelles mutations, quelles évolutions chaque période chronologique, chaque modification des structures démographiques, économiques, sociales, culturelles, religieuses, politiques impose à la nature de la ville, cette définition globale, mais sans cesse remise en question. Tout naturellement c'est la période de l'antiquité qui met en place la plupart des concepts, à la fois dans la réalité matérielle de la ville, que l'archéologie nous donne à connaître avec tant de précision, et dans la conception théorique de la ville et de la cité (Hippodamos de Milet, Platon, Aristote, Pausanias, Vitruve?), et dans son devenir politique, (Alexandre, Auguste, Trajan jusqu'à Justinien). Dans cette longue séquence plus que millénaire, la ville née dans l'Asie occidentale, l'Asie mineure, l'Egypte, devient le mode de concentration humaine où se rassemblent peu peu tous les organes du pouvoir, dans les mondes grecs d'abord, de façon très ancienne (Corinthe, Mycènes), puis dans l'empire romain. Le vocabulaire marque toutes les étapes, toutes les nuances, de l'acropole la civitas, en passant par les polis et l'urbs. La cité antique chère Fustel de Coulange (1866) revêt en réalité des formes d'une grande diversité. Mais à la suite des grandes cités de la Méditerranée orientale, et après le relais d'Athènes, cité état, mais aussi métropole coloniale, c'est l'empire romain qui invente la mégalopole, en même temps capitale, politique, économique, culturelle, et espace urbain gigantesque en perpétuel accroissement. On ne peut pas oublier que la
Rome antique, revivifiée, presque recrée (y compris dans ses malheurs et ses ruines) la Renaissance reste le premier modèle sur lequel se sont bâties les capitales du monde occidental jusqu'au vingtième siècle (seule l'Asie occidentale et du sud-est peut peut-être offrir un autre modèle). Mais cette mégalopole démesurée, surpeuplée, cette ville monumentale - les monuments civils et religieux sont le coeur de la ville, à la fois son paysage et sa représentation - est aussi un colosse aux pieds d'argile. D'une part elle est à ce point la concentration de tout qu'elle ne peut être dupliquée, et les auteurs de premier livre sont plutôt favorables aux hypothèses moyennes -- Rome atteint probablement 1 million d'habitants aux trois premiers siècles de notre ère, mais les "grandes villes " de la Gaule romaine, malgré la taille de leurs théâtres ou de leurs arènes, ne dépassent jamais les 50
000 habitants (vingt fois moins?). D'autre part, la mégalopole est fragile : symbole d'un pouvoir, elle s'effondre avec le pouvoir. Les invasions successives -- mais il en fallut beaucoup, répétées pendant
quatre siècles -- réduisent Rome en cendres, malgré les tentatives pontificales pour la maintenir en vie. Mais les formes politiques de l'empire romain, et ensuite de l'empire d'orient autour de Constantinople et de Byzance, font que cette antiquité lègue à ses successeurs l'image de l'Urbs dévastée, plus que celle de polis grecque ou de la Civitas républicaine. Autrement dit, l'Europe médiévale doit réinventer la ville ! La destruction et de l'État, et de la société, fut telle que les débuts du Moyen Age furent pour l'Europe une longue
période de désurbanisation. L'émiettement des pouvoirs locaux, l'affaiblissement voire la disparition de l'État, le mode de vie féodal tout concourt à un effacement de la ville. Et le millénaire médiéval (5è -15è siècles) est une lente et progressive reconstruction de la ville, sous des formes variées en fonction des vicissitudes politiques et des expansions démographiques et économiques. En fait tout ne disparaît pas. Le livre 2 présente une série de schémas de plans urbains qui montrent bien le rétrécissement de la ville (l'exemple de Trèves), puis sa double reprise, soit à partir du château seigneurial, soit autour de la cathédrale, de couvents ou d'églises, puis plus tardivement autour d'un hôtel de ville (Cracovie), voire des marchés (Léon). A Trèves une dizaine d'églises et de couvents se crée en dehors des murailles romaines entre le 5è et le 10è siècle, alors que la zone
urbaine proprement dite est réduite à peine le cinquième du territoire de la ville romaine. Et si on a souvent identifié la ville médiévale à la création des murailles ou de l'enceinte fortifiée, on s'aperçoit que
ce sont d'autres fonctions que la défense qui expliquent le retour urbain. Le pouvoir politique, l'église catholique joue un rôle majeur, mais le renouveau économique et commercial, puis la volonté d'autogouvernement des élites urbaines sont le principal moteur d'une renaissance urbaine. Et les auteurs du livre deux concluent sur un
apport encore peu reconnu du Moyen Age à l'édification d'une civilisation urbaine. D'une part la ville reconstruite, repeuplée (en Italie, en France, aux Pays-Bas, mais plus à l'Est aussi) existe à nouveau, mais en contrepoint, elle échoue dans son élan d'indépendance ou d'autonomie. Si les villes état italiennes perdurent, les villes de la Hanse, les ghildes flamandes, les villes de foire rhénanes ou champenoises, s'estompent, rentrent dans le rang, et vont se fondre dans la reconstruction des États. La ville médiévale lègue à nouveau à la modernité la ville capitale, elle redevient "la serre de l'État moderne".

La ville moderne s'inscrit alors dans une continuité, qui se veut d'abord politique. Les premiers textes théoriques, le De re aedificatoria d'Alberti, l'Utopie de Thomas More, (1513), plus tard la Métropolitée d'Alexandre le Maître (1682), s'inscrivent bien sûr dansla redécouverte de l'Antiquité, mais tous instituent la ville au coeur des formes nouvelles de l'état, monarchique, despotique, mais aussi bientôt national. Alors qu'une grande partie de l'essor urbain est une conséquence de l'ouverture atlantique, de l'explosion commerciale, des débuts de l'expansion coloniale vers l'Amérique, mais bientôt aussi l'Asie orientale, alors que le port maritime voit exploser sa population et sa richesse (Marseille, Séville, Lisbonne, Bordeaux, Nantes, Anvers, Londres, Amsterdam?), c'est cependant la capitale politique qui s'impose comme le type urbain- Lisbonne et Londres cumulent les deux fonctions, mais ailleurs Paris, Madrid, Berlin, Vienne, bientôt Saint-Pétersbourg qui symbolisent en dehors des façades atlantiques ou méditerranéennes le type de la grande ville moderne. Et ce sont, bien sûr, les transformations sociales dues la concentration des pouvoirs qui expliquent cette mutation. Prenons la monarchie
absolue française qui installe le siège et les apparats du pouvoir à Versailles par défiance à l'égard de la capitale historique, sans empêcher Paris de conserver son statut, ses privilèges et son prestige de capitale. Toutefois on ne saurait réduire la ville moderne cette fonction de capitale même si le découpage politique de l'Allemagne et de l'Italie multiplie ces capitales de micro états, aux côtés des états déjà unifiés (Espagne, France, Royaume-Uni, Russie). En effet, on peut dater de cette période moderne le renforcement et la cohésion des ces réseaux de villes, plus denses, associant autour d'une ville métropole régionale, villes moyennes et tissus de bourgs et petites villes, population limitée, parfois moins de 2000 habitants, mais à structure sociale nettement urbanisée. De même la seconde moitié du dix-huitième siècle est le début d'une évolution plus tardive, le progressif recul au moins relatif des vieilles villes marchandes de la proto-industrialisation textile, au profit des premières agglomérations de la première révolution industrielle du charbon et de la vapeur. Manchester n'a encore que 18000 habitants en 1750, mais déjà 84000 en 1800 !

De l'époque contemporaine, les dix-neuvième et vingtième siècles présentent des évolutions contrastées. Il est possible de dire que le dix-neuvième siècle impose la ville européenne comme le modèle urbain, né de l'industrialisation, de la modernité, mais aussi d'une véritable explosion démographique de la ville, presque à l'échelle du continent, alors que jusque là seules quelques régions (Flandres et Pays-Bas, Italie du nord, bassin de Londres?) pouvaient se définir comme régions urbaines. Il ne faut d'ailleurs pas généraliser trop vite, et Jean-Luc Pinol et François Walter mettent en garde : l'industrialisation est loin d'expliquer toute le croissance urbaine du dix-neuvième, même si elle y contribue largement de l'ouest à l'est de l'Europe. Mais la première réalité de l'explosion urbaine n'est pas le gigantisme des nouvelles métropoles, mais bien la multiplication des villes petites et moyennes, la création de ce 'semis' de villes qui couvrent peu à peu toute l'Europe. 600 villes vers 1800, 4300 en 1950 (7 fois plus), et un resserrement de la distance moyenne entre villes, 64km en 1800, 24 en 1950, moins de 18 dans l'Europe de l'arc central Angleterre-Italie, sans doute encore le double dans l'Europe septentrionale, orientale et balkanique. La comparaison de ces cartes des distances moyennes met bien en évidence les éléments d'une nouvelle géographie urbaine. Sur les cartes de 1800 et 1850 l'Espagne et la France apparaissent comme deux pays très urbanisés, au même titre que la Grande-Bretagne et l'Italie, et nettement devant l'Allemagne et l'Empire austro-hongrois. En 1900, Espagne et France ont quitté ce peloton des pays très urbanisés, qui forment une zone continue du Royaume-Uni à la Hongrie, et comprenant Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Tchécoslovaquie. La carte de 1950 n'apporte qu'une seule différence, c'est la première place de l'Allemagne devant l'Italie et le Royaume-Uni. L'urbanisation est bien sûr le reflet et la conséquence des mutations économiques, qui ont conduit concentrer une population toujours plus importante dans les villes, qui absorbent les flux migratoires venus des campagnes. Mais les auteurs insistent plus encore sur le fait que ce développement urbain pose de nouveaux problèmes de gestion et de gouvernement. Les États nationaux sont confrontés aux désordres sanitaires et sociaux causés par l'urbanisation. Il n'est plus question de laisser se
poursuivre une expansion incontrôlée et anarchique de la ville, mais il faut organiser la ville, aligner la voirie, créer des modes d transport de masse, assainir la ville (les égouts, l'eau courante), l'approvisionner, tout en l'équipant pour les besoins sociaux les plus urgents (les hôpitaux, les établissements d'enseignement, mais aussi tout ce qui concerne la culture depuis les théâtres jusqu'au cinéma, les hippodromes jusqu'aux stades, les journaux et les musées). Avant la Première Guerre Mondiale, cette évolution est ou achevée, ou amorcée partout, même si la réponse au besoin en logements consiste souvent à rejeter hors des limites de la ville ancienne la majorité des nouvelles populations urbaines. Et c'est pourtant à cette période du triomphe de la ville européenne (les expositions universelles), qu'apparaissent les premières fissures. Jean-Luc Pinol a eu l'excellente idée de joindre à cette histoire de l'Europe urbaine un livre entier consacré à la ville européenne hors d'Europe, la ville coloniale correspondant à l'expansion européenne du 16ème au 20ème siècle, mais aussi la ville
post-coloniale au fur et mesure de l'émancipation des pays et des peuples. Mais on voit bien que si partout l'Europe implante des 'villes à l'européenne', d'abord pour ses résidents plus que pour les populations autochtones, bien vite va se créer un urbanisme, et aussitôt après une réflexion sur la ville qui se libère du modèle européen. Dès la deuxième moitié du 19ème siècle, Chicago devient un laboratoire de la construction urbaine, auprès duquel vont se former sociologues et urbanistes européens. S'il y a rarement innovation dans le choix global du plan urbain (le plan à damier de la ville américaine), il y a en revanche dans l'aménagement de la ville américaine (mais ensuite l'Amérique Latine) de nouvelles formes qui finirent par l'emporter sur les anciens schémas européens. Et l'explosion démographique de la seconde moitié du 20ème siècle hors d'Europe fait que les capitales européennes elles-mêmes disparaissent peu à peu de la liste des mégalopoles mondiales : à l'aube du 21ème siècle, Paris a disparu et Londres ne se situe plus qu'à la frange inférieure. Au terme de l'ouvrage, le livre de Guy Burgel sur la ville actuelle, pour la différencier de la ville 'contemporaine', traduit une interrogation inquiète sur l'avenir de villes européennes, toujours marquées dans leur paysage et leur bâti, par leur très longue histoire, mais aussi confrontées à des problèmes de gestion, autant de l'espace que de la société. Avec des systèmes politiques différents, l'universalisation progressive d'un système politique démocratique ne
donne pas de vraie solution aux problèmes d'une ville qui est souvent sortie de ses limites, et dont il devient difficile de donner une définition tenant compte de ces mutations les plus récentes. Au terme de cette recension qui se situe volontairement à un niveau assez général, je voudrais d'abord souligner combien est réussie l'ambition de départ : construire un ouvrage cohérent malgré la complexité, en mettant jour une identité urbaine européenne depuis les siècles de la création jusqu'à aujourd'hui, et ce en tenant compte de la diversité et des périodes, et des territoires.

Mais je voudrais aussi dire que le lecteur trouve un grand plaisir suivre chaque auteur, à chaque période, et que même un historien averti de l'histoire des villes - a fortiori un non historien - saura trouver au fil des pays le vrai bonheur de visions souvent originales et neuves. La connaissance des mégalopoles antiques a été profondément renouvelée ces dernières décennies, et il est rare de pouvoir comparer dans un même cadre Rome et Alexandrie, avant de s'interroger sur une de ces premières grandes 'crises urbaines' qui accompagne l'effondrement de l'Empire romain. Rare également est la possibilité de lire simultanément pour la période médiévale l'organisation de la ville de l'Occident musulman de l'Andalousie ou de la Sicile, alors que commence la première renaissance urbaine de l'Occident chrétien. Dans l'entre-deux de la modernité, il ne faut pas oublier la créativité de cette période moderne, avec l'invention de fonctions totalement nouvelles : la cure, la ville d'eaux, le tourisme urbain apparaissent alors, pendant que la ville devient le lieu privilégié de formes renouvelées de sociabilité et de culture. Le paysage de la maison l'immeuble avec ses nouvelles contraintes collectives, et la multiplicité des lieux de sociabilité culturelle - le café, le théâtre, les espaces jeu - sont ici retracés à l'échelle du continent. Très originale dans une vision plurielle et synthétique toute l'attention portée pour la ville, contemporaine à la naissance d'une pensée de la ville, mais plus encore une approche cartographique pour l'ensemble de l'Europe des questions d'épidémie, d'hygiène, de mortalité, de
salubrité. Les cartes de la mortalité due à la tuberculose ou à la typhoïde en 1920 montrent que les historiens sont loin d'avoir exploité toute la richesse de sources documentaires souvent négligées. J'ai déjà indiqué quelle est la richesse d'une vision extra européenne, et que sur l'Afrique coloniale on dispose encore de peu de synthèse comparable. Enfin la ville d'aujourd'hui et ses contradictions approchent l'historien bien sûr du géographe (ce qu'est Guy Burgel), mais aussi de l'aménageur, du sociologue, et de toute une science de la ville reconstruite depuis Max Weber.

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